C’est pas normal, mais alors, pas normal du tout !
C’est peu dire que la situation de confinement actuelle est hors norme. Mais pour moi qui ai pris l’habitude de qualifier la vie, les routines, les valeurs hors du Chemin comme majoritairement anormales par rapport à l’évidence humaine – même imparfaite - du Chemin, c’est le summum !

M’abstenir, ici et maintenant, de coller trois bises à mes amis, devoir trinquer avec mes complices d’apéro par écran interposé, mettre un gant pour apporter à mes voisins une tranche de tarte (de Santiago, évidemment !) à peine sortie du four, m’entendre dire qu’il faut "s’abstenir de multiplier les petits messages d’affection ou de rigolade pour ne pas encombrer les canaux de communication dédiés à la bonne marche de l’entreprise", pour ne citer que ces exemples, tout cela est à l’opposé de ma nature.

Alors imaginer que, demain, sur le Chemin, il faille m’abstenir de prendre dans mes bras le pèlerin à qui les larmes seraient montées aux yeux au détour d’une confidence, réfléchir à deux fois avant de partager le même bock de bière à plusieurs à l’arrivée au gîte, hésiter à mettre les mains (la paire de mains de chacun) à la pâte (la même pâte pour tout le monde) pour préparer un repas en commun, ou me sentir plus dérangée par un pèlerin qui tousse que par un pèlerin qui ronfle…

Voilà mon inquiétude de confinée : que l’Über-Anormalität de la situation actuelle déteigne sur la normalité du Chemin.
Certes, l’optimisme me chuchote à l’oreille que l’ordre – normal - des choses finira par reprendre ses droits, une fois que le temps – la mémoire courte aidant - aura fait son œuvre. Mais quand ?

Alors, là, confinée, ignorant si je suis corona-négative ou corona-asymptomatique, sans fièvre, je suis prise d’une certaine fébrilité : l’impatience d’aller prendre la température du Chemin. Bien sûr, je vais mettre mon questionnement en sourdine jusqu’à un retour de la situation à la normale. Ce qui ne m’empêche pas d’espérer : Mon Dieu, faites qu’au moins, surcroît d’hygiène aidant, on puisse se passer plus aisément encore le savon sous la douche !

Dorine Nhu, Printemps 2020

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